Tout le monde ou presque, aussi bien chez les conservateurs que chez les progressistes, est persuadé que la grammaire et le vocabulaire sont des bases, des préalables, des prérequis pour l'apprentissage de l'expression orale et écrite. Hors de des apprentissages dits fondamentaux, point de salut.
On oublie que nombre d'autodidactes, y compris parmi des célébrités du monde politique, s'exprimaient parfaitement sans en avoir fait.
Leur talent était donc de l'ordre du miracle.
On oublie que la plupart des orateurs et des écrivains avaient totalement oublié les cours et les exercices quand ils se sont mis à parler et à écrire, qu'ils ont réappris ensuite en fonction de besoins ponctuels, que c'est le fait de lire, de parler et d'écrire qui leur a permis de découvrir des règles, des concordances, des constantes et des exceptions.
On oublie de rappeler que les enseignants eux-mêmes ont appris la grammaire en préparant leurs cours.
On oublie que C. Freinet disait, avec un bon sens que bien des gens ont perdu, que pour apprendre à rouler à vélo, on ne démonte pas le vélo pour s'attarder sur chacune des pièces, on ne met pas d'abord des mots sur des objets et sur des détails, on monte sur le vélo, on pédale, on roule. La méconnaissance du fonctionnement du pédalier n'a jamais été une cause des chutes inévitables.
On oublie qu'il est impossible d'apprendre des mots hors d'un contexte familier, que le réinvestissement de mots appris artificiellement est terriblement faible et que c'est vrai pour nous aussi.
On oublie complètement, sous l'influence de linguistes bien en cour, que l'on peut connaître par c½ur toutes les règles de grammaire et d'orthographe, tous les tableaux de conjugaison, les définitions de tous les mots du dictionnaire, et être incapable d'exprimer une pensée, une émotion, un besoin, un sentiment, un raisonnement.
L'idée même de prérequis, de bases des bases, tue les apprentissages et, en toute bonne foi généralement, accentue les inégalités.
Tout se passe comme si les enfants des autres étaient différents des nôtres, moins intelligents, qu'ils avaient besoin de choses simplifiées, de mécanique, avant de prétendre au sens et à l'intelligence. Ah, le simple ! Les enfants des autres sont tellement petits et bêtes qu'il faut disséquer le réel, le décomposer, le désincarner, le réduire, le mettre en progressions du simple conçu par l'adulte au complexe qui nous environne. Le simple n'existe pas à l'état naturel, il faut que des savants l'inventent pour les petits enfants. Le malheur, c'est que les petits enfants ne comprennent rien à ces abstractions, résultats d'une activité intellectuelle d'adulte savant.
Mais comment fait-on, intuitivement ou consciemment, avec nos enfants tout petits ? On n'attend pas qu'ils aient appris mots et règles pour leur parler, pour communiquer, pour lire des livres.
On ne leur impose pas « pa pe pi po pu » avant de lire des vrais livres, on ne leur impose pas la restitution de la définition du mot lait ou la reconnaissance de l'adjectif qualificatif, on ne leur impose pas la connaissance de la phrase simple et de la subordonnée pour leur dire « Simon, tu veux du lait. Maman va demander à papa de t'en donner » et « Tiens, voici le lait que tu as demandé ».
Les nôtres n'ont pas attendu d'avoir fait de la grammaire mécanique pour parler et comprendre la langue complexe, si bien qu'ils n'ont pas de difficulté à faire de la grammaire et du vocabulaire, même si les leçons les ennuient mortellement. Les enfants des autres souffrent alors et on prétend les évaluer dès la maternelle au nombre de mots appris et restitués, pour mieux les assassiner.
Et ces cadres technocrates ultra formatés qui rabâchent aux enseignants : « Bon, ça suffit. L'observation réfléchie de la langue des programmes de 2002 a fait assez de dégâts, il faut revenir aux programmes de 1923 ». Ils savent pourtant que les programmes de 2002, balayés d'un revers de main, n'ont pas pu être évalués et que l'on ne fera pas l'école du futur avec les outils du passé. Sont-ils devenus fous ou tellement soumis qu'ils dénient, eux aussi, la pédagogie ?
Si le bon sens et la volonté de lutter réellement contre les inégalités pouvaient refaire surface après tout le mal que l'on s'est donné pour les noyer dans la technocratie, l'évaluationnite aiguë, la supercherie de l'aide individualisée, la déshumanisation de l'éducation et le mensonge...
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source : http://www.educavox.fr/





